Au début de sa vaste compilation renardienne, l'auteur de Renart le Contrefait déclare que
sur Regnart poeult on gloser, / penser, estudïer, muser / plus que sur toute rien qui soit. Parvenu
à la fin de l'ouvrage, le lecteur ne peut que souscrire à cet avis, puisque les aventures du goupil
fournissent effectivement au clerc de Troyes l'occasion - ou le prétexte - de faire les
commentaires et d'aborder les sujets les plus divers, de la création du monde au supplice de Pierre
Rémy en passant par les habitudes alimentaires de Charlemagne, la circonférence de la terre, le
procès des Templiers et les mésaventures amoureuses de Virgile, entre autres. Autour des
épisodes connus du vieux Roman de Renart se succèdent et se combinent réflexions morales et
satiriques, récits allégoriques, comiques et historiques, exposés théologiques et scientifiques.
Cette grande diversité de sujets n'a d'égal que le nombre de sources que l'auteur exploite et la
variété des textes antérieurs qu'il intègre à son ouvrage : le Roman d'Athis et Prophilias, deux lais
de Marie de France, la Vie de sainte Marie l'Égyptienne de Rutebeuf, des vers épars et des
personnages empruntés au Roman de la Rose, des maximes morales puisées chez Brunetto Latini
et Alart de Cambrai, un roman d'Alexandre, des informations historiques empruntées aux Faits
des Romains, une description des péchés tirée de la Somme le roi de Frère Laurent, ainsi que de
nombreux exempla et fables... Et on pourrait encore allonger la liste. Au fil des pages, l'auteur
transforme le Contrefait de Regnart en un Miroër de Regnart, construisant une véritable somme
de la littérature et du savoir de son époque. Le résultat est un texte complexe et exubérant qui
constitue à la fois une compilation érudite, une oeuvre très personnelle et une tentative, à travers la
culture littéraire et intellectuelle de la première moitié du XIVe siècle, d'assimiler l'héritage
philosophique de Jean de Meun, d'interroger les valeurs de la société et d'éclairer la vie morale
de l'individu.
Décrit, à juste titre, comme l'oeuvre «de loin la plus volumineuse, la plus riche et la plus
curieuse de toutes celles qui ont été créées au Moyen Âge autour du personnage de Renart»
(J. Flinn), Renart le Contrefait a pourtant été peu étudié jusqu'à présent et si le regain d'intérêt
pour ce texte que l'on constate depuis quelques années a permis de faire de notables progrès, les
ressources offertes par l'oeuvre sont encore bien loin d'être épuisées.
C'est de ce constat qu'est né le projet dont le présent volume est le fruit. Les contributions
qu'il réunit sont en majeure partie issues de la rencontre scientifique qui s'est tenue à Bruxelles au
printemps 2011. Conçu comme une invitation à redécouvrir cette oeuvre à la fois déroutante et
fascinante, le colloque a donné lieu à des enquêtes variées qui, si elles n'en épuisent certes pas la
richesse, apportent de nouveaux éclairages littéraires, linguistiques, codicologiques et
philologiques et permettent de mieux apprécier la complexité intellectuelle de la création du clerc
de Troyes et l'intérêt d'en poursuivre l'étude. Réalisée dans le même esprit, la présente
publication - la première entièrement consacrée au Contrefait - voudrait contribuer à la
réhabilitation de cette oeuvre singulière, mais aussi, plus largement, à celle de la littérature de la
première moitié du XIVe siècle, dont la richesse et l'intérêt n'ont pas toujours été reconnus par la
critique.
Ce volume réunit les contributions de Craig Baker (Bruxelles), Keith Busby (Madison),
Mattia Cavagna (Louvain-la-Neuve), Annick Englebert (Bruxelles), Jean-Marie Fritz (Dijon),
Catherine Gaullier-Bougassas (Lille), Yan Greub (Nancy), Margherita Lecco (Genova), Silvère
Menegaldo (Orléans), Armand Strubel (Montpellier), Baudouin Van den Abeele (Louvain-la-Neuve).
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