"...garçons et filles dotèrent Marseille d'une génération dont les regards
éclipsèrent par leur douceur insondable et leur émouvante mélancolie, les
regards andaloux, catalans, italiens, et ses propres regards à elle, la ville
pourtant aux yeux célèbres..."
Léon Gozlan, extrait des "Réfugiés égyptiens à Marseille"
"... C'est dans l'une des pièces basses, au rez-de-chaussée, que Balzac
avait l'habitude de dîner et qu'il nous recevait à sa table...
... Ses lèvres palpitaient, ses yeux s'allumaient de bonheur, ses mains
frémissaient de joie à la vue d'une pyramide de poires ou de belles pêches.
Il n'en restait pas une pour aller raconter la défaite aux autres. Il dévorait
tout. Il était superbe de pantagruélisme végétal, sa cravate ôtée, sa chemise
ouverte, son couteau à fruits à la main, riant, buvant, tranchant dans la
pulpe d'une poire de doyenneté... Il le lui fallait bien salé ; il ne l'était
jamais trop. Alors, sa poitrine s'enflait, ses épaules dansaient sous son
menton réjoui. Le franc Tourangeau remontait à la surface. Nous croyions
voir Rabelais à la Manse de l'Abbaye de Thélème. Il se fondait de bonheur
surtout à l'explosion d'un calembour bien niais, bien stupide, inspiré par
ses vins, qui étaient pourtant délicieux. On buvait beaucoup à sa table,
souvent beaucoup trop. Sans jeter la bouteille à la tête de personne, je suis
forcé de dire que j'ai, plus d'une fois, laissé des présidents de cour royale
infiniment au-dessous du niveau de la nappe...
... C'était là sa vie, vie de galérien, atroce, contre nature : efforts meurtriers !
Et pourtant, sans ces efforts, je ne crois pas qu'il soit possible à l'écrivain
de creuser un profond sillon aux flancs de cette dure montagne, au pied de
laquelle est aussi sa tombe. Personne au monde n'a peut-être vécu autant
dans la nuit que Balzac. Ce grand silence de la vie et de la nature lui rendait
le calme nécessaire à la création de ses belles oeuvres. Le vaisseau de haut
bord veut la grande mer et les profondeurs incommensurables. C'est en
allant par les bois solitaires de Ville-d'Avray et ceux de Versailles qu'il
pensait, et se recueillait. Souvent, c'est lui-même qui me l'a raconté, il s'était
trouvé le matin en robe de chambre et en pantoufles, nu-tête, sur la place
de la concorde, après avoir marché toute la nuit à travers bois, plaines, villages,
prairies et chemins. Il grimpait alors sur l'impériale des voitures de
Versailles et rentrait à Ville-d'Avray, par Sèvres, n'ayant oublié que de
payer le conducteur, par la raison fort simple qu'il était sorti des Jardies
sans un sou dans sa poche. Le contre-temps n'étonnait personne : tous les
conducteurs connaissaient Balzac, et lui, de Balzac, avait, entre autres
habitudes originales, celle de n'avoir jamais d'argent sur lui. Il est vrai
qu'il ne portait jamais de montre non plus..."
Léon Gozlan, extrait de "Balzac intime. Balzac en pantoufles"
(Sources : BNF/Gallica)
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