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On se souvient de la célèbre phrase du Bélisaire de Marmontel, glosée par Voltaire, dans un chapitre de L’Ingénu : « La vérité luit de sa propre lumière, et on n’éclaire pas les esprits avec les flammes des bûchers. » Bien évidemment, Voltaire ne croit pas au bon sens politique, à la justice évidente et immédiate, que la canaille voudrait faire partager. Il attend le jour où la lumière, qui est faite pour tout l’univers, sera perdue pour lui. Il voudrait savoir, les jours où il a envie de rire, de quoi il a peur. Et quand Lisbonne s’abîme dans la catastrophe, la vigueur de sa protestation se fonde sur un combat quotidien avec un Dieu cruel que l’horloger newtonien serait bien incapable de neutraliser.
Roger Kempf rappelle, dans son étude commémorative, que Flaubert aimait les petits romans de Voltaire, merveilles à jamais de promptitude, d’intrigues sautillantes et de terrible fantaisie. Le critique littéraire remonte aux répliques de Bouvard et Pécuchet (qui, eux aussi, ont peur), sans chercher la satire, l’élaboration d’une morale, d’une vision du monde, mais une curieuse, ou une inquiétante vélocité. On ne pleure plus, ne gémit plus, n’appelle plus sa mère, quand il faut moins de deux pages, au chapitre IX de Candide, pour que le héros se retrouve avec deux cadavres sur les bras et que Cunégonde puisse alors s’exclamer : « Comment avez-vous fait, vous qui êtes si doux, pour tuer en deux minutes un juif et un prélat ? »
Sarah Kofman écrit son texte dans les marges de Humain, trop humain, dédié à Voltaire. Elle y cherche un chemin qui, de Stendhal par Mérimée, et par le Nietzsche critique impitoyable de ses propres livres, mène au rejet, non seulement du sacerdoce, mais de tous les humanismes. En philosophe, elle aurait pu écrire un gros ouvrage sur l’époque enfouie où ceux qui avaient le don de vivacité savaient repérer le fourbe et bafouer la sottise chez l’ecclésiastique. Mais ce qui l’intéresse ici, c’est la gaieté de Zarathoustra qui a fait savoir qu’au moment où un dieu a voulu être le seul Dieu, les autres dieux furent pris de fou rire, jusqu’à mourir d’hilarité. Sarah Kofman, qui suit Zarathoustra dans le séisme qui vient de frapper Ischia, tente de comprendre pourquoi Nietzsche se disait jaloux de ce Voltaire qui lui aurait volé la meilleure définition du nihilisme, en prétendant que « ce qui excuse Dieu, c’est qu’il n’existe pas ».