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« En général, la théorie d’un psychanalyste ne peut avancer plus loin que là où sa propre analyse a progressé. Ce que Freud a dissocié dans sa vie psychique s’est dissocié dans sa pensée, déterminant ainsi les limites de sa “pensée officielle” centrée sur le “complexe paternel”. [D]ans la mesure où le Freud ”officiel”, compte tenu de son histoire précoce, était incapable de faire appel à la dimension maternelle dans la vie psychique, il était tout aussi incapable d’explorer la part irrationnelle de la psyché et d’accomplir son propre programme théorique. » — Joel Whitebook Comment parler d’un individu aussi singulier que Freud en le resituant dans son univers socioculturel, sans le réduire à un grand décor, mais sans non plus faire du « génie » freudien la cause qui explique tout ? L’aspect fascinant de cette biographie tient à la façon dont s’y nouent les éléments les plus intimes de la fabrique de Freud, enfant exceptionnel de cette génération de Juifs qui s’émancipaient, et de sa famille bancale, famille chez qui Whitebook, exploitant des ressources post-freudiennes, met l’accent sur la « mère manquante » (et non plus le père de Freud). Or, dans cet univers, être juif et devenir un individu libre était d’emblée un problème à la fois sociopolitique et existentiel. Par là, l’œdipe (tout à fait bizarre !) de Freud communique avec certaines questions clés de la condition moderne. Et c’est Freud qui devient son propre cas à la lumière d’une psychanalyse soigneusement historicisée et philosophiquement réfléchie. Whitebook – c’est son originalité foncière parmi les biographes de Freud – soutient donc que l’invention freudienne est à double face : clinique, car tournée vers les drames de l’individu (souvent refoulés, y compris par Freud, dans son inconscient), et sociale, puisque critique des processus qui engendrent le « malaise dans la culture » dont la névrose individuelle est l’effet historique. Aussi cette biographie n’est-elle pas de l’histoire culturelle ou une plate contextualisation des idées freudiennes, ni non plus une facile psychanalyse du psychanalyste. C’est au contraire une critique croisée de l’une par l’autre, qui ouvre précisément un accès à ce qui fait de chacun, singulièrement, quelqu’un d’« un peu plus compliqué que ça ».