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Il s’est suicidé le 21 décembre 1977, une semaine après son dix-neuvième anniversaire. En réalité, il se prénommait Jacques, ses parents l’appelaient Jacky. Certains de ses amis ont accéléré son prénom, fouetté cette syllabe. Jack ! Un son vif et sauvage [...] Un visage de BD. Un petit nez rond. Des yeux inquiets derrière d’épaisses lunettes. Des gestes aussi, démesurés, comme incontrôlés. Il adorait faire craquer ses phalanges. Je ne sais pas ce que j’ai fait de ce cliché qu’il a pris lui-même à bout de bras. Image floue, moitié pochette de disque, moitié signal de détresse. Souvent, très souvent, je pense à Jack. Et je ne sais toujours pas pourquoi. Jean-François Dupont
Le livre : Extrait
[…] Moi aussi, j’aurais pu me suicider. Une fois, j’avais pris le colt de mon frère dans le tiroir de son bureau. Soigné la mise en scène. Photo. Visage allongé sur le sous-main, yeux vides, béants. Sans lunettes, j’avais l’air bien mort. La photo a disparu de ma chambre. Ma mère n’a pas dû supporter le simulacre. Elle ne m’en a jamais parlé. J’aurais pu ne jamais sortir de cette torpeur, cette purée de poix. Continuer à marcher des années. Suivre des silhouettes en jupe, voir des films, dormir. Je n’étais même pas triste, juste incolore. Avec pourtant des passions, une sensibilité. Souvent, j’espérais tomber malade. Qu’on m’hospitalise longtemps. Une infirmière finirait bien par s’attendrir sur mon cas et me ramener chez elle. J’exagère, mais à peine. Plus tard, j’ai failli mourir pour des filles. Comme dans les films, quand le héros fonce en voiture dans la nuit, une main sur le volant, l’autre sur une bouteille. J’ai vécu des années avec l’idée que demain n’existait pas. Quinze ans de fêtes, de petits bonheurs et de conneries. Un jour, on m’a tendu une main pour sortir du manège. J’ai pu commencer à écrire.
De la boue coule encore avec mes mots. On me dit que je ne sais toujours pas sortir de moi-même. Drôle d’expression, mais je vois bien, oui, je vois bien. Le soir, quand je m’endors, celui qui me ressemble au fond de moi pointe parfois un fusil sur des silhouettes. Avant, je planifiais des attentats. Pas une cocotte-minute avec des boulons, non, des trucs sophistiqués, dévastateurs. Je m’endormais juste avant le carnage. Tout ce que je retiens et qui n’est jamais sorti.
J’ai cru naïvement que la souffrance m’avait endurci. Pas sûr. Si je perdais une nouvelle fois mon équilibre, peut-être serais-je toujours aussi vulnérable. Plaf ! Je tomberais par terre. Tu n’es pas en sucre, me répète toujours G. Pourtant… Elle m’a vu un jour m’entailler le bras, ciseler une encoche comme sur une branche. Pas en sucre, non, mais quand même. Une matière friable dont j’aimerais connaître la nature. Souvent, je pense à Jack.