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L’ouvrage que nous présentons est de nature anthologique : aucun des nombreux recueils de Fernando Grignola n’ayant été traduit en français, il a paru plus fécond de le faire connaître au public de ce pays par l’intermédiaire d’un choix tiré de ses principaux livres, en proposant une édition bilingue, ou plutôt trilingue, les poèmes d’après 1983 n’étant plus écrits en italien, mais dans le dialecte d’Agno. C’est Christian Viredaz (voir son curriculum dans le dossier) qui en a assuré la traduction. Grignola e l’umanità in versi, « Grignola et l’humanité en vers » : ainsi le critique Renato Martinoni, professeur à l’université de Saint-Gall, intitulait-il un article d’hommage au poète paru dans le Corriere del Ticino le 17 novembre 2008. « L’humanité en vers » : il s’agit moins d’une ambition ou d’une intention de l’œuvre que du constat reconnaissant qu’établit sa lecture, et auquel voudrait aussi faire songer, au-delà de la « récapitulation biographique », le titre choisi pour cette anthologie, Toute la vie. Nombre de critiques et de poètes (notamment Renato Martinoni, Flavio Medici, auteur de la préface de ce volume, Ottavio Lurati, Franco Brevini, Pino Bernasconi, Franco Loi) ont reconnu chez Fernando Grignola un observateur ardent, un interprète, un portraitiste de la réalité aussi bien rurale qu’ouvrière d’une région qui résume en elle-même, dans l’histoire de ses transformations, celle du monde moderne chassant celui qui l’a précédé tout en éprouvant pour lui la plus profonde nostalgie. L’articulation décisive de cette œuvre tient à la coprésence de ce qui est « d’antan » (une idée souvent reprise chez Grignola) dans le pays nourricier (La mamm granda da tücc, « notre grand-mère à tous » est le titre d’un des recueils) et des réalités contemporaines : d’un côté, un pays riche de parfums et d’harmonies, où se retrouver, se rassurer, le pays des racines (le mot revient fréquemment, en écho aussi bien à l’un des premiers emplois de l’auteur, tourneur de racines de bruyère dans une fabrique de pipes…), lié au rythme lent et précis des saisons, des activités humaines, d’une civilisation faite de valeurs et de chaleur humaines ; de l’autre, les cadences et les objets de la société contemporaine, qui ne sont pas sans conséquence, quelle que soit la fascination générale qu’ils exercent : l’irrespect de cette tradition naturelle, les faux mythes, les malheurs de la vie quotidienne (solitude, drogues, aliénation), la « maladie de vivre » que fait naître un monde de guerres et d’injustices éloignant l’homme de ses propres richesses. Mais cette sorte de « grand écart », ou plutôt de « tension entre le monde des racines et l’univers de la standardisation » (Franco Brevini), a chance de susciter en chacun le besoin de plus en plus secret mais de plus en plus impérieux d’une intimité où retrouver les grandes questions de l’existence — la poésie ayant peut-être pour tâche et pour grandeur de rappeler ce besoin et de lui donner voix. Elle sait à la fois décrire et écouter toutes les réalités possibles, et, en évitant la séduction facile des sentiments prévisibles ou des pensées marquées au coin de l’idéologie, fût-elle écologie, de mettre en lumière la substance des choses et des actes et de se concentrer sur le particulier comme « le signe », pour reprendre les mots du poète, « d’une réalité plus complexe et universelle » ; à cette fin, à mesure que l’œuvre se poursuit, Grignola éprouve le besoin d’aller vers « une raréfaction incisive des vers et des mots » proche de l’épigramme, cependant que s’y déploie de loin en loin, entre nostalgie et espoir, indignation parfois devant les signes de la violence, de la ruine, de la dissolution, le sentiment d’un dépassement possible, d’une transcendance à laquelle aspire sa propre foi. — Mais entre nostalgie et espoir, dit Grignola récapitulant son rapport à cette œuvre-vie, « je choisis ce dernier, même si je suis conscient de mon âge et de ses infirmités, qui me pèsent. Il ne sert à rien de déterrer le passé. C’est à chacun de nous de regarder vers l’avant, de semer et de cultiver le bien. […] Je demande seulement un peu de sérénité ; ma foi est sûre, je m’arrête tous les jours dans une église pour prier, en allumant un cierge pour Erica [son épouse décédée]. J’y trouve du réconfort, dans le silence et les grandes déchirures qu’ouvre la foi, où s’apaisent mes angoisses et mes larmes. » Dernier mot, peut-être, d’une œuvre faite de tendresse pour l’impossible, de colère et de compassion, qui a choisi l’étrange et puissante humilité du dialecte (« poésie capable de se charger de l’histoire de celui qui la parle ou l’écrit », dit l’auteur) pour ne pas s’éloigner de la réalité qu’elle évoque tout en convoquant « un monde lointain » : « Le dialecte, à mon sens, est comme r’imbiügh, la sève qui à la fin de l’hiver accélère puissamment la résurrection de la plante, et qui vous fait retrouver, dans les moments les plus imprévus, à travers des mots et des expressions qu’on croyait oubliés, des images, des événements, de visages, des voix, des odeurs et des parfums lointains, presque imperceptibles, comme d’une langue retrouvée dans sa pureté. »