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1862, Emily Dickinson a 32 ans. Cela fait quatre ans qu’elle écrit régulièrement des poèmes, mais rien ne laisse deviner de la soudaine profusion créatrice qui va s’emparer d’elle. A partir de cette année, elle va, et durant les quatre suivantes, écrire 846 des 1789 poèmes qui composent son œuvre, soit près de la moitié. 1862 marque ainsi un envol dans la trajectoire d’une poète qui s’apprête à marquer l’histoire littéraire. 1862 marque une métamorphose, Dickinson va jusqu’à rejeter son nom dans un poème, rejeter son baptême, pour choisir sa propre grâce, sa propre couronne. C’est l’année de la mue, elle fait face aux « couleurs de la révélation », au flamboiement des papillons. On entre dans la toile qu’elle tisse poème après poème, faite d’une « mosaïque » étourdissante de circonférences, d’abeilles, d’oiseaux, de forêts, de fantômes et de paradis. Ces poèmes sont une caravane bariolée animée par des compagnons de jeu aux costumes raffinés et étranges, qui passent sur la route d’est en ouest comme le soleil, la caravane d’un monde qui s’établit sous les fenêtres de la poète, au pied de ses prairies et de ses montagnes imaginaires, et qui dresse le chapiteau de son spectacle pour ses yeux seuls. On navigue entre les échelles et les dimensions, parfois le paradis est inaccessible, parfois il s’étend devant nous sans limite, parfois il tient dans sa main. Son petit théâtre de poche projette des ombres immenses sur les parois du monde, elle nous emporte dans son « firmament enfantin », elle nous fait glisser d’un univers à l’autre, invente des raccourcis, passe soudain de l’autre côté de la vie. Elle se glisse dans le dos de l’éternité pour filer au paradis, dont elle fait une nouvelle maison pour accueillir les siècles, les vivants et les morts. C’est de cela que sont faits ces poèmes, dans leur « proximité aux choses brisées » : des raccourcis dans la matière, une façon invisible de traverser les murs, les maisons, le jardin, le ciel. Emily Dickinson, creusant sa « différence intérieure », parvient à faire de la mort l’immortalité, de la tombe, une simple chambre. Cet ouvrage poursuit notre travail d’édition des poésies d’Emily Dickinson années par année : Nous ne jouons pas sur les tombes, poèmes 1863 (2015), Ses oiseaux perdus, poèmes 1882-1886 (2017), Un ciel étranger, poèmes 1864 (2019), Je cherche l’obscurité, poèmes 1866-1871 (2019), Du côté des mortels, poèmes 1860-1861 (2023).